De Ramon Muntaner: Chronique d’Aragon, de Sicile et de Grèce, traduction nouvelle du catalan, Chroniques étrangères relatives aux expéditions françaises pendant le XIII siècle publiés pour la première foie, élucidée et traduits par J. A. C. Buchon, Paris: Au Bureau de Panthéon Litteraire, 1860; pp. 402-403.








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Comment trois barons vinrent de France, à la tête de trois cents chevaliers, en aide au roi Charles, et dans l’intention de venger la mort de leurs parents; et comment, voulant pourchasser la mort du comte Gallerano et de don Blasco d’Alagon, ils pourchassèrent leur propre mort.

Il arriva à cette époque que trois barons de France vinrent en Sicile en aide au roi Charles et pour venger la mort de leurs parents qui avaient péri dans la guerre de Sicile au temps du seigneur roi En Jacques. Ces trois barons amenaient avec eux trois cents chevaliers, tous d’élite et des meilleurs de France; et ils prirent le nom de Chevaliers de la Mort. Ils se rendirent à Catane avec le cœur résolu et la ferme volonté de se rencontrer bien décidément avec le noble En Guillaume Gallerano, comte de Catanzaro, et avec don Blasco d’Alagon, qui tenaient pour le seigneur roi de Sicile, et ils en firent le serment.

Lorsqu’ils furent à Catane, chacun les appelait les Chevaliers de la Mort. Que vous dirai-je? Ils furent informés un jour que le comte Gallerano et don Blasco se trouvaient en un château de Sicile nommé Gagliano1. Aussitôt les trois cents chevaliers, en très bel arroi, et suivis de bon nombre d’autres qui voulurent les accompagner, se portèrent sur Gagliano.

Le comte Gallerano et don Blasco étant prévenus que ces chevaliers étaient arrivés dans la plaine de Gagliano, reconnurent la troupe qu’ils avaient auprès d’eux, et trouvèrent qu’ils n’avaient pas plus de deux cents hommes à cheval et de trois cents hommes à pied. Ils résolurent toutefois d’aller avec décision leur livrer bataille. Dès l’aube du jour ils sortirent de Gagliano en bataille rangée, trompettes et nacaires sonnant.

Les Chevaliers de la Mort, en les voyant venir, reconnurent aussi leur monde, et se trouvèrent bien cinq cents hommes à cheval, tous gens de cœur, et un grand nombre de gens de pied, qui étaient de leurs terres. Aussitôt que les deux osts se furent aperçues, les almogavares du comte Gallerano et de don Blasco s’écrièrent: « Aiguisez vos fers ! » Et au même instant tous à la fois s’en vont frappants avec les fers des lances et des dards au milieu des pierres, et en font jaillir tant de feux que le monde en paraissait tout illuminé, et ce luminaire semblait être d’autant plus éclatant qu’on n’était qu’à la première pointe du jour. Les Français, à cette vue, s’émerveillèrent fort, et demandèrent ce que cela voulait dire; et des chevaliers qui étaient parmi eux et s’étaient jadis trouvés avec les almogavares en Calabre, dans divers faits d’armes, leur dirent que c’était la coutume des almogavares, et que, chaque fois qu’ils entraient en bataille, ils aiguisaient ainsi leurs fers; si bien que le comte de Brienne, qui était un de ces comtes arrivés de France, s’écria: « Ah Dieu! qu’est-ce donc que cela? c’est avec de vrais diables que nous nous trouvons; car, qui aiguise ainsi le fer de sa lance montre bien qu’il a le cœur ferme à se battre. Voilà donc que nous avons trouvé ce que nous venions chercher. » Là-dessus il se signa, se recommanda à Dieu, et ils s’avancèrent les uns sur les autres rangés en bataille.

Le comte Gallerano et don Blasco ne voulurent former ni avant-garde ni arrière-garde; mais ramassant toute leur cavalerie sur la gauche, et tous les almogavares sur la droite, ils allèrent ainsi férir contre l’avant-garde ennemie, et avec une telle impétuosité de choc qu’on eût dit que le monde en croulait. La bataille fut terrible. Les almogavares manœuvrèrent si expertement leurs dards que c’était vraie diablerie que ce qu’ils faisaient; car à peine avaient-ils pénétré entre les rangs ennemis, qu’ils avaient mis par terre plus de cent hommes des Français, en tuant le chevalier ou le cheval; puis ils mirent leurs bois de lances en tronçons et éventrèrent les chevaux, se faisant voie au milieu d’eux avec la même aisance que s’ils se fussent promenés dans un jardin. Le comte Gallerano et 403 don Blasco s’attaquèrent aux bannières des Français, de telle manière qu’ils les renversèrent toutes à terre. C’est alors que vous eussiez vu de beaux faits d’armes et de beaux coups donnés et reçus. Jamais si peu de combattants ne livrèrent bataille si sanglante; et jusqu’à midi on ne pouvait encore juger qui avait l’avantage, si ce n’est que les bannières françaises étaient toutes abattues, à l’exception de celle du comte de Brienne, qui avait lui-même relevé la sienne lorsque son porte-bannière eut été tué, et l’avait confiée à un autre chevalier.

Quand les Catalans et les Aragonais virent que les Français tenaient si vigoureusement, un grand cri se fit entendre entre eux, et tous crièrent à la fois: « Aragon! Aragon! » Ce mot les réchauffa tous d’une nouvelle ardeur; et ils férirent cette fois si vigoureusement, que ce fut la chose la plus merveilleuse du monde. Il ne restait plus que quatre-vingts Français, qui prirent position sur un tertre. Là le comte Gallerano et don Blasco vinrent les attaquer. Que vous dirai-je? Tous emportèrent avec eux le titre qu’ils avaient apporté de France; car ils avaient pris le nom de Chevaliers de la Mort, et tous reçurent la mort. Des trois cents chevaliers et de tous ceux qui les avaient accompagnés, il n’échappa que cinq hommes à chevaux bardés, qui étaient de Catane, et qui les avaient accompagnés pour leur servir de guides.

Quand tous furent morts, la troupe du comte Gallerano et de don Blasco prit possession du champ; et vous pouvez être assurés qu’ils y firent un si immense butin que tous ceux qui avaient été à cette bataille en furent riches à toujours. Ils reconnurent ceux des leurs qui leur manquaient, et trouvèrent qu’ils avaient perdu jusqu’à vingt-deux hommes à cheval, et trente-quatre hommes à pied; et ainsi, joyeux et satisfaits, aussitôt qu’ils eurent levé le champ, ils rentrèrent à Gagliano. Entre Gagliano et Traîna2 ils déposèrent leurs blessés et les firent bien soigner.

La nouvelle de cette rencontre parvint au seigneur roi de Sicile, qui se trouvait à Nicosia, et il en éprouva une vive joie, lui et tous ceux qui lui désiraient du bien.

Le quatrième jour après la bataille, le comte Gallerano et don Blasco allèrent reconnaître Paternò et Adernò, et prirent bon nombre de Français qui étaient venus de Catane dans les forêts pour se procurer du fourrage et du bois; et il s’y trouvait bien deux cents chevaliers français qui étaient venus à la garde de ces voitures d’équipages, et tous furent tués ou faits prisonniers.

Il y eut un grand deuil à Catane pour la perte des Chevaliers de la Mort. Le roi Charles et le pape éprouvèrent aussi une grande douleur en apprenant cette nouvelle, si bien que le pape dit: « Nous pensions avoir fini, et nous n’avons rien fait. Il paraît que celui-ci défendra aussi bien la Sicile que l’ont fait son père et son frère. Et tout jeune qu’il est, il montrera bien de quelle maison il est sorti; aussi je crois bien que, si la paix ne vient pas mettre fin à tout cela, nous n’avons à recevoir de ce côté que du dommage. »







1  Près de Nicosia, dans le centre de la Sicile.

2  Un peu au nord-est de Gagliano.










Le Dessein Copyright © by Susan Rhoads, Elfinspell 2011.